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“ Les pharmaciens ont été exemplaires durant la crise, ils ont démontré que l’on pouvait compter sur eux. ”

De nombreux changements animent la profession, tout particulièrement en cette période. Comment l’Ordre assiste-t-il les pharmaciens dans ce virage ? Carine Wolf-Thal, présidente de l’Ordre, partage avec La Revue Pharma ses grands axes de réflexion.

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La Revue Pharma : Quelles sont les priorités pour votre seconde moitié de mandat ?

Carine Wolf-Thal : Ma feuille de route a été légèrement modifiée en raison de la crise sanitaire, mais reste en phase avec les problématiques actuelles. Je pense notamment au déploiement du numérique, au développement de l’interprofessionnalité ou encore à la refonte du code de déontologie. Pendant la crise, nous avons mis en œuvre des solutions qui ont fait leurs preuves. Nous devons à présent capitaliser sur notre expérience, pour tirer des enseignements de cette période et les présenter aux pouvoirs publics. Les lois ASAP et PLFSS pourraient à ce titre intégrer certaines des 50 mesures que nous avions élaborées dans le cadre du Ségur de la santé.

« Nous devons à présent capitaliser sur notre expérience, pour tirer des enseignements de cette période et les présenter aux pouvoirs publics. »

Auxquelles pensez-vous en particulier ?

Je pense à celles qui nous ont manquées. La crise sanitaire a accéléré le développement de la téléconsultation. Nous étions démunis face à l’afflux des prescriptions peu sécurisées et devons à présent disposer d’un cadre qui assure l’intégrité de ces données.
L’interprofessionnalité est également un sujet important. Nous sommes aux balbutiements de l’exercice coordonné : les pharmaciens doivent pouvoir y participer facilement et rapidement. Nous avons demandé la simplification des conditions d’exercice coordonné, notamment en ce qui concerne le renouvellement et l’adaptation des traitements par les pharmaciens. Il faut envisager de plus petits maillons, à l’échelle locale, autour des patients, et arriver à une définition des CPTS en adéquation avec les réalités du terrain.

Dans la loi de juillet 2019, le législateur met en place les équipes de soins primaires, est-ce que cela pourrait être le socle de cette interprofessionnalité plus locale ?

Absolument. Il faut donner les moyens et le temps à ces équipes de se structurer et cela ne peut se faire en ce moment. Il faut pouvoir compter sur l’aide des ARS pour accompagner les projets des professionnels de santé, ce qui est compliqué dans le contexte actuel.

Comptez-vous tirer parti du bénéfice d’image actuel du pharmacien ?

Il ne s’agit pas de tirer parti : mon objectif est que le rôle de l’ensemble des pharmaciens soit légitimement reconnu par le gouvernement et les autorités. Les pharmaciens ont été exemplaires pendant la crise, ils ont démontré qu’on pouvait compter sur eux. Nous avons prouvé notre capacité à faire vite et bien, en pleine collaboration avec les autres professionnels de santé. Notre voix doit être entendue pour contribuer à l’évolution continue du système de santé.

La vaccination ne faisait pas partie des compétences du pharmacien et aujourd’hui c’est le cas, il est possible d’en créer de nouvelles ?

Il y avait un défi de santé publique à relever. Les pharmaciens ont un rôle clé dans l’amélioration de la couverture vaccinale aux côtés des autres professionnels de santé et d’un point de vue de la santé publique. Ils peuvent utilement participer à l’effort de vaccination, dans le cadre des recommandations de la Haute Autorité de Santé. Ainsi, ils pourraient administrer d’autres vaccins, comme le font d’autres pays européens. Il y a eu par ailleurs, pendant la crise, une baisse des vaccinations, notamment chez les jeunes adultes : les pharmaciens pourraient contribuer aux rattrapages. Ces missions ont un sens dans le parcours de soins.

Pouvons-nous dire que vous continuez la transformation amorcée de la profession ?

Je parlerais plutôt d’évolution de la profession. Nous réaffirmons les missions qui sont au cœur du métier de pharmacien vis-à-vis des patients et de son rôle parmi les professionnels de santé.

Où en est l’Ordre dans la refonte du code de déontologie ?

L’Ordre a initié une refonte du code de déontologie après avoir constaté l’inadéquation du code avec l’évolution du métier. Un premier projet a été transmis au ministère en 2016, puis un deuxième fin 2018. Depuis 2016, il s’est passé beaucoup de choses : la loi de juillet 2019, son volet numérique, l’exercice coordonné… En l’absence de publication de ces textes, l’Ordre a, par conséquent, relancé une réflexion sur un nouveau code de déontologie, qui intégrera notamment le volet numérique, l’exercice coordonné et l’évolution de l’acte pharmaceutique… La nouvelle version du projet de code sur laquelle nous travaillons devrait être finalisée en 2021.

Jérôme Parésys-Barbier, Gilles Bonnefond, Olivier Véran, Carine Wolf-Thal, Philippe Besset, Pierre Béguerie (de g. à d.) lors d’une réunion pendant le confinement. DR

Quelles seront les prochaines évolutions du dossier pharmaceutique (DP) ?

Nous souhaitons que le DP soit accessible rapidement dans les laboratoires de biologie médicale. Il continue de s’étendre à l’hôpital où il devient un outil indispensable pour les pharmaciens et pour les médecins. Nous avons une fois de plus constaté son utilité pendant la crise. D’une manière générale, le partage d’informations doit être renforcé entre DP et DMP.

Tout comme ces services apportés aux patients, ces évolutions vont dans le sens de la modernisation de l’Ordre en termes de digitalisation et de services que l’on développe à destination des pharmaciens. Grâce au lancement d’e-pop, nous procédons à la dématérialisation des relations administratives. Via cette plateforme en ligne, le pharmacien peut réaliser de nombreuses démarches vis-à-vis de l’Ordre. Nous l’avons beaucoup utilisé pendant le confinement, notamment pour télécharger le caducée permettant de se déplacer pendant le confinement. D’autres services sont à venir.

Comment, concrètement, faites-vous progresser les dossiers ?

Nos interlocuteurs sont les services du ministère, en particulier la Direction générale de l’offre de soin (DGOS) et la Direction générale de la santé (DGS). Je suis en contact quasi quotidien avec les représentants. Nous avons des rendez-vous avec le Ministre et son cabinet. Il y a aussi beaucoup d’échanges avec l’Assemblée nationale et le Sénat au cours desquels nous partageons les réalités du terrain. Récemment par exemple, afin de parler du projet de loi ASAP. Nous sommes également en relation avec les agences de santé, l’ANSM et la HAS en tête. Je suis, par ailleurs, membre du Conseil d’administration de l’ANSM. Nous sommes présents sur beaucoup de sujets. Le Conseil national se réunit régulièrement pour faire avancer les dossiers et je suis entourée de conseillers qui m’épaulent.

Pour le pharmacien correspondant et la délivrance protocolisée, comment accélérer le processus ?

En ce qui concerne la délivrance protocolisée, la loi a été promulguée, mais il reste à formaliser la mise en œuvre de la nouvelle mission. Dans le cas du pharmacien correspondant, il est déjà prévu dans les textes dans le cadre d’un exercice coordonné, mais il manque la publication du décret d’application. Pour accélérer le processus, nous avons demandé, dans le cadre du Ségur, la publication urgente de ces textes d’application. Nous sommes également en relation avec les pouvoirs publics, aux côtés des autres représentants de professionnels de santé, pour construire ensemble les modalités d’application en adéquation avec la réalité du terrain.

Comment voyez-vous la pratique à l’officine dans 10 ans ?

Le pharmacien sera de plus en plus la porte d’entrée dans le système de santé, notamment avec son rôle de correspondant. Les pharmaciens ont été les précurseurs de l’informatisation et du tiers payant, du DP et, demain, du numérique. Je les vois toujours très à l’avant-garde : plus connectés avec les patients et les autres professionnels de santé, ancrés dans l’air du digital, tout en gardant ce contact humain que nous aimons tous dans notre métier.

Les articles de presse des années 1960 prétendaient que le métier du pharmacien était mort, notamment lorsque la parapharmacie est sortie du monopole. Les pharmaciens ont souvent eu peur de l’avenir et paradoxalement, c’est souvent eux qui ont le mieux anticipé. Ils se sont toujours adaptés et ont été pionniers : et c’est vrai pour tous les métiers ! J’ai toute confiance en notre profession, en notre capacité d’adaptation et de progrès portée par une passion commune.

Les organisations représentantes des pharmaciens, Ordre, syndicats, associations étudiantes et autres, travaillent ensemble et contribuent à faire valoir le métier auprès des pouvoirs publics. Ils donnent les moyens à la profession d’évoluer, de la valeur ajoutée à nos métiers et à nos formations, pour bien prendre les virages.

Lorsqu’il y a des troubles entre différentes sections de l’Ordre, comme avec les tests de dépistage entre biologistes et officinaux, comment gérez-vous le conflit ?

Pour moi, c’est très simple, nous avons une boussole : la santé publique. Le corporatisme n’a pas sa place à l’Ordre. En se fondant sur les recommandations des agences de santé et en pensant systématiquement à l’intérêt général, il y a toujours une voie de passage.

Notre richesse, c’est la diversité de nos métiers. L’atout majeur de cette institution est d’avoir sous le même toit toute la chaîne pharmaceutique. Pendant la crise, nous faisions régulièrement des réunions avec tous les présidents de section et nous étions en mesure de résoudre collégialement les problèmes se présentant à nous.

Défendre les pharmaciens, ça ne fait pas de l’Ordre une institution corporatiste ?

Il ne faut pas se méprendre sur le rôle de l’Ordre : nous avons un rôle de santé publique. Nous ne défendons pas les pharmaciens individuellement. Preuve en est, certains sont traduits en chambres de discipline. Nous défendons l’intérêt collectif, au bénéfice de la santé publique et au service de la profession. C’est parfois quelque chose de mal compris par nos confrères, qui pensent que nous devons les défendre, y compris quand ils sont en faute. Ce n’est pas le rôle de l’Ordre. Nous défendons la profession face à l’exercice illégal de la pharmacie. Nous défendons l’honneur de la profession et l’intérêt des patients !

D’autres actions prévues par l’Ordre dans un futur proche ?

Nous allons lancer très prochainement une campagne de communication sur les métiers de la pharmacie au service de la santé publique. Si le pharmacien d’officine est bien ancré dans l’esprit du grand public, les autres métiers sont souvent méconnus. Cette campagne a donc un double objectif : mieux faire connaître nos métiers de santé publique et accompagner les jeunes dans leur orientation. •

Propos recueillis par Pierre-Hélie Disderot

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