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« Nous sommes dans l’inconnu »

Témoignage de Babak Nichabouri, pharmacien titulaire de la Pharmacie de l’Europe à Colombes (92), une semaine après le début du confinement.

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La Revue Pharma : Quelle est l’ambiance à la pharmacie ?

Babak Nichabouri : Nous sommes dans l’inconnu. Quand je vois des gens arriver à la pharmacie avec des ordonnances de dix boîtes de Plaquenil, je me dis que ces médecins manquent d’éducation scientifique. Scientifiquement, nous ne savons quasi rien. Plus le temps passe, plus il y a d’incertitudes, et plus il y a de comportements irrationnels. Et cela touche toute la population, même les médecins et les pharmaciens.

Ce qui est inquiétant, ce sont les scientifiques qui ne prennent pas la mesure de l’événement et les médias qui vont donner la parole à des personnes qui n’apportent pas de preuves scientifiques pour nourrir leurs propos. Comme le professeur Raoult qui présente une étude Sur une petite cohorte, suivis 17 jours et sans bras contrôle ! C’est de l’irresponsabilité.

Il y a des guidelines pour les essais cliniques en cas d’urgence épidémiologique. À côté, certains se prétendent sauveurs de l’humanité et nous font courir des risques graves. J’en vois tout de suite les conséquences, je me fais agresser à l’officine pour du Plaquenil, j’ai même dû appeler la police.

L’équipe de la Pharmacie de l’Europe (92). De g. à d. : Angélique Allaire, Sok Makarapanha, et Babak Nichabouri. Crédit photo : Chayan Nichabouri

Comment avez-vous géré l’afflux massif de patients avant le confinement ?

B.N. : C’était la folie ! Heureusement, j’ai une patientèle qui me connaît et qui me fait confiance. Je leur ai dit : « Ne vous inquiétez pas, il y aura des médicaments pour tout le monde. Je vous donne 3 mois de traitement et vous restez à la maison ! » Principe de précaution.
Comme toutes les grandes crises sanitaires, nous ne saurons qu’après coup ce qui s’est passé. En attendant, c’est à nous de prendre nos précautions, il faut être humble.

À côté de cela, les patients sont particulièrement sympathiques actuellement. Certains nous rapportent des masques. Je ne sais pas où ils les ont trouvés, mais je trouve cela touchant. J’ai l’impression que le moment que nous vivons ressemble aux étapes d’un deuil : d’abord il y a eu le déni, les gens faisaient comme si de rien n’était, maintenant vient l’agressivité, qui va être difficile à gérer, ensuite il y aura la dépression, puis enfin l’acceptation.

Et d’un point de vue financier ?

B.N. : Je ne me fais pas de soucis. Il y a eu une période très positive, qui sera compensée par un creux. L’effet de la crise sera hétérogène, en fonction des officines. Celle en face du RER de la Défense (NDLR : quartier de bureaux) va vivre une période difficile. Ici, c’est une officine de quartier en face d’un hôpital, je vais en bénéficier. Celles qui auront misé sur la santé et le médicament vont s’en sortir. Mais, dans cette situation, on se fiche pas mal de l’argent…

Est-ce que vous craignez pour votre santé ?

B.N. : Bien sûr que l’on craint d’être malade ! J’ai tout de suite fait arrêter une collaboratrice enceinte, puis une autre, testée positive, en quarantaine pour 21 jours. Il y a des risques, potentiellement, nous mettons notre santé en péril.

Vous n’avez pas peur que vos collaborateurs exercent un droit de retrait ?

B.N. : Chacun décide au regard de sa conscience. Nous ne pouvons pas leur en vouloir. Moi, j’ai prêté serment, je m’y tiens, c’est une question de convictions personnelles. Ce qui est certain, c’est que si nous ne sommes pas là, la crise sanitaire sera encore pire, donc nous n’avons pas le choix, il faut accepter de mettre sa vie en jeu.

Pensiez-vous que cela vous arriverait un jour de mettre votre vie en jeu pour la santé publique ?

B.N. : Oui, c’est quelque chose d’inéluctable, il y a toujours eu des épidémies et il y en aura d’autres. Ce qui est dommage, c’est que nous n’avons pas été suffisamment préparés à ce genre de scénario. Les Asiatiques, depuis la grippe aviaire, ont pris la mesure et la population est compliante. Il y a un vrai manque de formation chez nous, que ce soit les patients ou les professionnels de santé. Alors que le scénario catastrophe finit toujours par arriver. •

Propos recueillis par Pierre-Hélie Disderot

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