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13es rencontres de l’Officine : les grands débats d’actualité

Lors des 13es Rencontres de l’Officine, qui ont eu lieu du 29 février au 2 mars, deux débats importants ont rassemblé de nombreux congressistes autour d’acteurs phares du monde de la pharmacie. Nous avons alors évoqué les évolutions du métier ainsi que l’arrivée des plateformes de vente en ligne et leur intérêt grandissant pour le médicament. Nous retraçons les principales lignes et conclusions des experts pour vous donner un aperçu des changements à venir.

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Les nouvelles frontières du métier

Un débat entre Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France, Gilles Bonnefond, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine, Annelore Coury, directrice déléguée à la gestion et l’organisation des soins de la Caisse nationale de l’assurance maladie, et Gautier Davrainville‑Simonato, président de l’Association nationale des étudiants en pharmacie de France.

Réunis le samedi 29 février aux Rencontres de l’Officine, les présidents des deux grands syndicats de pharmaciens, la représentante de l’Assurance maladie (AM) et celui des étudiants ont débattu des changements agitant la profession. Ils ont fait apparaître les axes majeurs de développement du métier de pharmacien, qui a déjà entamé une transformation importante, et qui va continuer de s’adapter aux besoins de santé des citoyens français.
Les discussions ont beaucoup tourné autour des avenants à la convention pharmaceutique qui définissent les rapports entre les pharmaciens et l’Assurance maladie. Des textes qui ont des conséquences majeures sur la pratique des pharmaciens ainsi que sur leur rémunération. Pour Annelore Coury, ce fil rouge a un sens : « Nous accompagnons financièrement ces réformes, car ce sont des changements de structure très profonds, dans le mode d’économie de l’officine. Nous voulons vous positionner comme acteur de terrain essentiel, et financer les bonnes missions qui répondent aux besoins de la population. »

Des services, toujours plus de services

Le prix des médicaments diminue inlassablement, les volumes délivrés aussi. Pour s’adapter, la rémunération du pharmacien passe de la marge à l’acte. La rémunération à l’acte permet de valoriser le conseil au patient. La convention permet aussi la mise en place de services, qui élargissent les missions du pharmacien, et appuie son rôle de professionnel de santé de proximité. De l’avis de tous, la vaccination antigrippale a été un grand pas en avant, qu’il s’agira de pousser plus loin l’année prochaine, en élargissant la population cible, et peut-être le nombre de vaccins que pourrait proposer le pharmacien.

Les bilans partagés de médication

Les bilans partagés de médication (BPM) n’ont en revanche pas créé l’engouement escompté, seules 15 % des officines les ont mis en place. « Nous nous sommes rendu compte que le bilan de médication était trop compliqué, notamment sur les critères d’âge des patients. Mais c’est aussi ce qui est intéressant. L’outil conventionnel avance avec vous », souligne Annelore Coury. L’AM assure qu’elle mettra en marche sa puissante machine de communication pour accompagner les pharmaciens dans la mise en place des BPM.

Des entretiens à la dispensation adaptée

L’accompagnement des patients sous chimiothérapie orale est attendue. « Aujourd’hui, la chimiothérapie orale, ce sont environ 500 000 patients concernés, nous voyons que 75 % d’entre eux sont fidèles à une seule pharmacie, donc c’est vraiment quelque chose qui va pouvoir concerner toutes les officines, et l’accompagnement que vous pourrez prodiguer dans ce domaine est vraiment très important », insiste Annelore Coury.

Pour Gilles Bonnefond, ces services sont garants d’un passage du pharmacien commerçant au pharmacien professionnel de santé. Une stratégie mise en place dans la convention depuis 2017, qui avance pas à pas. « Je compte sur ce réseau de professionnels qui a la confiance des patients, pour aller vers le bon usage des médicaments et pour éviter des dépenses non justifiées. Une partie des services est mise avec la TVA zéro, donc nous sortons du commerce, de plus en plus. Le dernier avenant que nous avons signé, le numéro 20, stipule que moins nous dispensons, plus nous nous partageons les économies », avance le président de l’USPO. Cette dernière annonce porte le nom de dispensation adaptée et ne concerne que les médicaments dont le nombre de boîtes est variable sur l’ordonnance.

Ces missions modifient l’image du pharmacien auprès des patients, mais aussi auprès des étudiants. « Depuis 3 ans, on voit un engouement pour la filière officine dans les facultés, car ce métier donne envie en termes de valorisation de l’acte officinal. Nous aimons cette ambivalence entre le chef d’entreprise et le professionnel de santé, et cette polyvalence en matière de missions. Nous sommes experts du médicament mais aussi experts de l’écoute et de l’orientation du patient quand il vient à la pharmacie », assure Gautier Davrainville-Simonato.

Le pharmacien correspondant

« Le pharmacien correspondant est un pharmacien qui est choisi par le patient pour être accompagné dans sa pathologie chronique ou son grand âge. Il peut renouveler un traitement quand le médecin n’est pas disponible et éventuellement adapter des posologies », explique Gilles Bonnefond. Une idée ancienne, qui répond à une partie de la problématique des déserts médicaux. Elle est d’ailleurs en quelque sorte mise en place par la force des choses depuis le début de la crise sanitaire liée au Covid-19.

La téléconsultation

L’épidémie a aussi fait connaître au plus grand nombre la téléconsultation, dont la pratique a explosé ce mois-ci. « Maintenant vous serez rémunérés si vous offrez la possibilité au patient de venir pour une téléconsultation. Il y a une vraie dynamique qui est engagée et je pense que, pour vous pharmaciens, c’est vraiment un enjeu majeur d’y participer », assure la représentante de l’AM. Ce qui rassurera peut-être les officines de plus en plus nombreuses à offrir ce service à leurs patients, et qui pour l’instant rapporte peu.

L’interprofessionnalité

Il est impossible de parler des changements du métier sans parler d’interprofessionnalité. D’ailleurs, la mise en place du pharmacien correspondant et de la dispensation sous protocole ne pourra se faire que dans ce cadre. Elle se pratique via la création de Maison de santé pluridisciplinaire (MSP) ou de Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS). « Certains types de rémunération seront conditionnés au fait d’être dans un exercice coordonné, précise Annelore Coury. Nous avons proposé qu’à partir de 2022 toucher une partie des ROSP soit conditionné à un exercice coordonné, CPTS ou équipe de soin primaire. C’est la logique que nous développons pour “inciter à”. »

Pour construire cette interprofessionnalité, il faut plus qu’une incitation financière, il est nécessaire de l’inclure dans la formation des professionnels de santé. « Quelques matières sont en commun avec les étudiants en médecine, mais nous avons besoin d’harmonisation. Nous y travaillons avec les doyens, notamment par rapport à la réforme de la 6e année pour le parcours officine ainsi qu’à des stages mutualisés entre les étudiants de médecine et de pharmacie, rapporte le président de l’ANEPF. Il existe des établissements publics expérimentaux qui permettent cette mutualisation de moyens et de formation, que ce soit pour les formations médicales, paramédicales, mais aussi médico-sociales, je pense qu’il faut aussi anticiper ce cadre-là et ne pas se conforter dans un corporatisme, même pluriprofessionnel. »

Demain, c’est loin

Il sera difficile de s’emparer de ces nouvelles prérogatives, qui nécessitent temps, organisation, formation, espace et surtout dialogue avec l’équipe et les patients. Les orateurs ont aussi discuté de l’importance des logiciels métiers dans leur mise en place, ainsi, évidemment, que des modalités de rémunération. Ce sont ces nouvelles missions qui marquent aujourd’hui les nouvelles frontières du métier. Et pour demain ?

Les discussions entre ces acteurs, et aussi les pouvoirs publics, concerneront les biosimilaires, les ruptures de stock, la protection des petites officines de proximité, la simplification administrative, les protocoles de dispensation et bien d’autres encore. La pharmacie ne cessera d’évoluer et le métier de pharmacien devrait continuer à s’enrichir.

Retrouvez l’intégralité de ce débat en podcast sur le site revuepharma.fr.

Ne pas laisser les petites officines derrière

« L’orientation du métier est pour l’ensemble des officines. Il n’est pas question de créer de réseau à deux vitesses ! L’ensemble des officines doit s’approprier ce rôle que tout le monde souhaite. Si les grosses officines n’en ont pas envie, cela pose un problème par rapport à la légitimité d’arborer la croix verte. Je pense que ce sont les pharmacies de petite taille, en ruralité, qui peuvent être en difficulté, et ce sont elles qu’il faudra aider spécifiquement, pour leur dégager du temps. Il y a eu les assistants médicaux pour les médecins, on peut imaginer un équivalent pour les pharmacies par exemple, pour aider celles de petite taille à faire face à ces nouvelles missions. » Philippe Besset •


Plateformes de vente en ligne : qui a peur du grand méchant loup ?

Un débat entre Lucien Bennatan, président du groupe ma Pharmacie Référence, Lilia Bulteel, directrice générale en charge du commerce chez Phoenix Pharma, Laurent Keiser, directeur général du groupe Aprium Pharmacie, Nicolas Latour, expert en innovation et directeur de la Digital University, ainsi que Cyril Tétart, pharmacien et président de l’Association française des pharmacies en ligne (Afpel). Présenté par Irène Lopez, journaliste.

De g. à d. : Cyril Tétart, Nicolas Latour, Lilia Bulteel, Laurent Keiser et Lucien Bennatan.

 

Lors de ce débat se déroulant le 2 mars au matin, le gouvernement avait déjà rassuré les pharmaciens en promettant que la future loi d’accélération et de simplification de l’action publique (Asap) ne permettrait pas aux plateformes de vente en ligne, type Amazon, de vendre ou de distribuer des médicaments. Il n’empêche que ces plateformes vendent déjà activement de la parapharmacie à faible coût et que dans certains pays européens, comme l’Allemagne, elles conquièrent tranquillement le marché de la vente en ligne de médicaments, qui en France est toujours dévolue aux pharmaciens.

L’utilisation de ces plateformes désormais incontournables est de plus en plus importante. Elles ont déjà conquis de nombreux marchés et celui des médicaments et produits de santé les intéresse depuis longtemps. Comment le monde de la pharmacie peut-il réagir ?

L’évolution des habitudes de consommation

Dans l’assemblée, lorsque la question : « Avez-vous déjà acheté un produit en ligne ? » est posée, toute l’assistance lève unanimement la main. Sans forcément nous en rendre compte, nos habitudes de consommation ont évolué avec l’arrivée des Gafam, qui ont imposé de nouveaux standards. « Ils nous ont rendu la vie plus facile en accédant à l’information ou au produit très rapidement et très facilement. Aujourd’hui, le consommateur, le patient, a des attentes très élevées : il est impatient, il est omniscient, il a la connaissance à portée de main avec son téléphone. C’est un consommateur bavard aussi, s’il a une mauvaise expérience, il va en parler, sur les réseaux sociaux par exemple, et cela va avoir un effet auprès de personnes qu’il ne connaît même pas, analyse Nicolas Latour. Cette “plateformisation” des services, nous l’avons vue dans le voyage, la musique, les livres et autres, c’est dans l’air du temps. » Le patient est aussi un consommateur et il a désormais le même type d’attente pour les services de santé. Mais comment la pharmacie doit-elle changer pour satisfaire cette demande ?

Qui veut des médicaments en ligne ?

Laurent Keiser a récemment mis en place, pour les pharmaciens de son groupement, un service de livraison à domicile, pour répondre à cette attente nouvelle de la patientèle. Il nous présente les différents patients intéressés : « Bien évidemment, en plus des patients alités, il existe quatre grandes typologies. La maman, qui n’a pas le temps de se déplacer, la personne qui sort d’une séance de chimio et qui est trop affaiblie pour sortir, des patients qui veulent se faire livrer des articles nécessitant de la discrétion, comme des produits contre les hémorroïdes, des produits gynécologiques, et enfin l’employé au bureau qui a besoin de se faire livrer ses médicaments rapidement. Dans le contexte actuel lié au coronavirus, on voit bien qu’une nouvelle typologie émerge. » En plus de ces différents types de patients, il faut souligner que les services de livraison à domicile sont particulièrement ancrés dans les moeurs des jeunes, qui seront les futurs patients des officines. Raison de plus pour le président d’Atrium de « donner aux pharmaciens des outils qui soient aussi bons que le service d’Amazon, et avec la certitude que le médicament et la relation patient/pharmacien soient intégralement respectés. »

Et pour satisfaire ces personnes, il faut mettre en place des processus de livraison particuliers et respectueux du Code de la santé publique, car, évidemment, le médicament n’est pas une marchandise banale. Laurent Keiser précise d’ailleurs : « Nous ne vendons pas de médicaments, nous vendons un service qui livre l’ordonnance à domicile, la nuance est importante. »

Les atouts des géants du numérique

Si l’objectif est de devancer Amazon pour pouvoir proposer des services de qualité similaire, il est important de connaître les points forts de l’entreprise multimilliardaire, et ils sont nombreux.

« Amazon aujourd’hui n’est plus un site d’e-commerce, mais bien un logisticien. C’est un point à souligner, car c’est là que nous pouvons gagner des points, sur ce terrain de la logistique, c’est-à- dire la capacité à pouvoir livrer le bon produit au bon moment, et dans des temps extrêmement courts », précise Nicolas Latour.

La logistique est importante et les données aussi. Lorsque nous déambulons dans les espaces digitaux, nous laissons des traces, qui nourrissent les différents sites web, ces informations leur permettent de mieux nous connaître et de nous proposer des produits à notre goût. « Amazon a cette force, et nous aussi en tant que réseau de pharmaciens, ce sont les données. Amazon fait des propositions de commande à chaque clic. Dans de grands groupes mondiaux, ou européens, toutes les cellules innovation essayent d’apporter une réponse similaire à cette gestion des données. Le dossier pharmaceutique est vraiment aujourd’hui une force que l’on doit garder et exploiter », détaille Lilia Bulteel. Et face au géant, les pharmaciens ont plusieurs atouts à faire valoir…

Amazon, colosse aux pieds d’argiles ?

Car si certains services peuvent être fournis à distance, la santé est surtout affaire de contact et de dialogue, le métier évolue d’ailleurs dans ce sens. « Il est important de retenir que les gens cherchent des services, une prise de tension, du dépistage de diabète. Cette différence dans le service est l’un de nos atouts majeurs face à Amazon. Meilleurs nous serons sur les missions que nous avons déjà, plus nous serons forts. D’ailleurs, nous sommes déjà en train de switcher de la marge commerciale pure sur de la marge de service ! », souligne Lilia Bulteel. La prise en charge des patients à l’officine serait-elle donc le remède face aux plateformes ? S’ancrer encore plus dans le physique pour éviter de souffrir de la digitalisation laisserait tout de même un champ libre à une concurrence qu’il sera difficile de déloger.

Il faut aussi savoir se faire l’avocat du diable et, surtout, ne pas se voiler la face. Les technologies et les modes de consommation évoluent sans cesse, et personne ne peut prétendre faire barrage. Nicolas Latour nous rappelle qu’« auparavant, lorsque l’on demandait aux personnes si elles imaginaient un jour acheter un téléphone portable, une majorité répondait que cela ne servait à rien. TF1 disait que personne ne voudrait de la VOD, aujourd’hui, le plus grand acteur du divertissement est Netflix. Dans l’absolu, nous ne savons pas si Amazon peut venir s’imposer ou non en France dans le domaine de la pharmacie. En revanche, ce que nous pouvons observer, c’est le côté vertueux d’Amazon qui oblige l’industrie à s’améliorer. »

Pour Cyril Tétart, qui pratique et promeut la vente en ligne depuis des années, sans autre plateforme que sa propre pharmacie, les pharmaciens ont aussi des avantages en ligne.

« L’e-prescription, la téléconsultation, il y a plein de choses que nous pouvons faire, et pas Amazon. Il faut se demander comment améliorer notre façon de travailler en ligne. Le patient consommateur veut tous les types de services, pas seulement le service patient. Il faut tout faire. » Pour lui, il existe aussi un contact et un dialogue via internet, qui est un espace où l’on peut pratiquer le métier de pharmacien aussi bien que dans une officine, la traçabilité en plus. Mais toutes les officines ne feront pas l’effort de se digitaliser, une répartition homogène sur le territoire peut être une solution. Finalement, la vente en ligne est un service parmi d’autres, il est impossible de les proposer tous à ses patients. Les orateurs, en dialoguant avec l’assemblée, imaginent un partage des tâches, respectueux de la confraternité et du maillage territorial.

Le point de vue de Philippe Besset sur la vente de médicament en ligne

« Le message du gouvernement est clair : il faut que nous nous emparions de la digitalisation et cela, pour le bien des patients, en respectant deux enjeux : la prescription électronique médicale et le DMP. Le pharmacien de terrain doit être le coach des Français dans cet univers en pleine digitalisation, tout en gardant la proximité dans les territoires. Et que nous apprivoisions internet de manière à ce qu’il nous serve et ne nous détruise pas. » •

Par Pierre-Hélie Disderot

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