Jordan Challier « La formation est notre principal levier d’actions vers de nouvelles pratiques professionnelles »

Jordan Challier, vice-président en charge de l’enseignement supérieur, ANEPF

La Revue Pharma : Publié en décembre dernier, le Livre blanc de l’ANEPF dresse un état des lieux des études de pharmacie, tout au long du cursus et notamment des stages. Pourquoi ce livre ?

Jordan Challier : Cela fait plus de deux ans que l’ANEPF travaille sur ce document. Nous voulions un recueil de positions et de propositions édité par l’ANEPF, un livre argumenté et complet. Camille Tisnerat (Bordeaux) et Maxime Perimony (Lyon) m’ont beaucoup aidé dans la rédaction de document. Ce livre tombe à pic, alors que la réforme des études de santé est en cours, et que les discussions sur la mise en place d’un service sanitaire et sur les réformes du 3e cycle progressent. Grâce à ce livre blanc, nous sommes arrivés avec un consensus clair à la table des négociations.

Qui ont été vos interlocuteurs au moment de l’élaboration de ces propositions ?

J. C. : L’ANEPF grandit et devient importante ! Nous nous professionnalisons et gagnons, à ce titre, de nombreux conseillers interlocuteurs ! Les étudiants sont toujours les principaux bâtisseurs de ce projet : ils font remonter leurs propositions à leurs responsables pédagogiques, au sein même de leurs facultés à leurs représentants locaux, élus, amicales ou corporations au sein de leur UFR. Nous nous chargeons de les recueillir, de les centraliser, et de les tester sur le terrain, de les soumettre auprès d’une majorité d’étudiants. Selon l’actualité, l’avancée des discussions avec le ministère, ce Livre blanc est appelé à évoluer. Il sera étoffé, affiné dans ses propositions. Réformer ne se fait pas à l’aveugle. Les réformes du tronc commun nous concernent tous, et nous devons être unis pour faire avancer les choses. Côté institutionnel, nous avons beaucoup échangé avec tous les syndicats, les groupements, et le collège des pharmaciens et conseillers maîtres de stage. La conférence des doyens est également un moment d’échanges privilégié et notre participation à leurs réunions est précieuse. Il faut garder à l’esprit que la pharmacie est un milieu corporatiste : pour chaque action menée, nous y allons tous ensemble, et c’est notre force. Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation est aussi à notre écoute, avec pour la première année une conseillère spécialement consacrée aux professions de santé, ce qui nous fait du bien ! Il s’agit d’Isabelle Richard, une ancienne doyenne de l’UFR de santé d’Angers. Nous la voyons très souvent et elle est à notre écoute. Et bien évidemment, nous voyons également avec le ministère des Solidarités et de la Santé.

Et au niveau interpro ? Avez-vous coconstruit ce document avec nos confères médecins, infirmiers, kinésithérapeutes ?

J. C. : Oui, l’interprofessionalité a été à la base de l’élaboration de ce livre blanc. Nous échangeons quotidiennement avec les étudiants en santé, tout simplement, car nous partageons notre lieu de vie à la Fage* avec ceux qui ont choisi de consacrer un an à leur association. Cela fait d’ailleurs bien longtemps que nous avons balayé le terme « paramédical » de notre vocabulaire. L’avenir de la santé en France a besoin de nous voir travailler ensemble.

Que faut-il retenir de ce Livre blanc ?

J. C. : Nous avons décidé de le découper en deux grands axes : la structuration de notre formation initiale, les stages et formations, et dans un dernier volet, nous avons cherché à repenser la pédagogie en elle-même. Sur ce dernier point, il y a beaucoup à faire : la place de l’anglais dans les études de santé est à développer, la pédagogie innovante doit être généralisée… Voir 400 étudiants entassés dans un même amphi, ce n’est plus possible ! Certaines pratiques ne sont plus adaptées à l’enseignement supérieur. L’exemple des officines expérimentales est parlant : dans les UFR où ce dispositif a été mis en place, les étudiants se sentent acteurs de leur formation et mettent en pratique leurs acquis théoriques. L’UFR de Clermont-Ferrand a d’ailleurs été récompensée par le prix PEPS « Passion Enseignement et Pédagogie dans le Supérieur » en 2017 pour son projet « haPPy » qui injecte interactivité et retours d’expérience, dans le cadre de la formation. De nombreux projets voient le jour partout en France, ils méritent qu’on s’y intéresse !

Du numérique en Paces aussi ?

J. C. : Grenoble a depuis plusieurs années entièrement digitalisé sa Paces ! Le problème, c’est que cette année de concours est très encadrée et réglementée. Malgré la loi sur l’autonomie des universités ou loi LRU**, il y a toujours un cadre strict à respecter. D’autres universités proposent les cours en visioconférence, ce qui désengorge les amphithéâtres… Le champ des possibles est immense !

En dehors du digital, comment rendre la pédagogie encore plus innovante ?

J. C. : Encore une fois, grâce à l’interprofessionnalité ! Peu d’UFR s’appuient sur cette force pour faire évoluer leur méthode pédagogique. À Angers, les étudiants des différentes filières travaillent autour d’un même cas clinique patient, de sa prise en charge initiale à la suite des soins, en passant par la délivrance des traitements, voire l’équipement du domicile. De cette façon, chacun comprend comment son confère peut intervenir, et quelle est l’expertise de l’autre. Tant que nous ne serons pas préparés à cela, nous ne le ferons jamais dans notre pratique professionnelle. La formation, l’enseignement supérieur, c’est notre principal levier d’action vers de nouvelles pratiques professionnelles. Si nous allons tous dans cette direction, nous performerons.

« Voir 400 étudiants entassés dans un même amphi, ce n’est plus possible ! »

Il semble qu’une réelle envie d’égalité des chances ait motivé l’élaboration de ce document.

J. C. : Pour nous, la Paces et la 2e année d’études de pharmacie doivent être accessibles à tous, de la même manière. Peu importe le milieu socioéconomique, peu importe le lieu de vie… Tous les étudiants doivent avoir la même chance, et deux chances. C’est notre devoir en tant qu’élus, nous devons toujours garantir un accès équitable aux étudiants aux études de pharmacie. Sur ce sujet, le tutorat est un point extrêmement important ! Désormais, un agrément tutorat est d’ailleurs délivré par le ministère en lien avec l’ANEMF (Association nationale des étudiants en médecine de France) et notre association. Face aux prépas privées, de plus en plus chères et de plus en plus présentes, les tutorats sont de plus en plus plébiscités, pour leur contenu et pour expertise. Pour nous, le tutorat est le meilleur outil pour une égalité des chances.

Vous avez tout particulièrement travaillé sur la réforme du 3e cycle. Quel impact de la réforme sur la formation des futurs officinaux ?

J. C. : La révolution du 3e cycle est en cours et nous tendons vers la création d’un Diplôme d’études spécialisées (DES), un nouveau diplôme, qui cadrerait cette 6e année. L’officine sera très impactée : la 6e année deviendra encore plus formatrice, pour transformer l’étudiant en professionnel de santé. Nous souhaiterions que ce soit une année d’internat. L’étudiant aurait un statut d’interne pendant un an, composé de deux stages de 6 mois. L’idée est de conserver le stage de 6 mois en officine et d’y ajouter une période de 6 mois dans une officine de typologie différente (rurale, PDA…) pour se diversifier, ou même, d’avoir la possibilité de réaliser un stage mixte médecine/officine. Ce format permettrait de créer du lien entre le médecin généraliste et le pharmacien, un dialogue qui manque à nos professions respectives. Chacun pourrait identifier les problématiques de l’autre. D’autres institutions pourraient être concernées par ces nouveaux stages, je pense notamment aux Ehpad, à certains services de CHU ou encore aux ARS… Nous avons beaucoup à apprendre sur le terrain. D’autre part, des cours de gestion, d’économie, de droit, d’organisation et de management doivent être ajoutés à la formation initiale des pharmaciens d’officine. Nous avons également noté que certains enseignements paraissent indispensables à la pratique : les DU d’Orthopédie et de MAD sont pratiquement toujours réalisés et doivent être intégrés en partie à notre formation initiale.

Qui dit internat, dit statut d’interne, et la rémunération qui va avec. Qui va payer ?

J. C. : On ne va pas se le cacher… C’est sur ce point que nous butons pour l’instant, et les discussions sont en cours ! L’internat implique un statut d’interne, et la rémunération qui va avec, soit 1 400 euros par mois. Mais il est nécessaire pour notre pratique de faire évoluer notre formation. Le gouvernement a d’énormes volontés, il veut nous réformer, mais c’est compliqué.

« D’autres institutions pourraient être concernées par ces nouveaux stages. Je pense notamment aux Ehpad, à certains services de CHU ou encore aux ARS… »

Allons-nous finalement devoir allonger les études de pharmacie ?

J. C. : Vu comme ça, je comprends que cela paraisse compliqué de ne pas allonger les études ! Pourtant non, nous sommes catégoriques, nous n’allons pas dans cette direction, et le ministère est d’accord avec nous. En revanche, il existe dans notre cursus un stage mal conçu : il s’agit de l’externat. Ce stage doit être revu en termes d’objectifs, de missions, et de durée. Il faudrait le réduire à 4 mois à temps plein. Il n’est pas normal que certains stages soient formidables et que d’autres soient peu formateurs. Il est donc important de repenser et d’harmoniser cette étape de notre cursus.

Qu’envisagez-vous pour les stages de 2e, 3e et 4e années ?

J. C. : En ce qui concerne le stage d’initiation que les étudiants effectuent en 2e année, il s’agit d’un stage d’observation pur, et peu efficient. Ranger des boîtes ou pire, ne rien faire, c’est perdre du temps sur notre formation. Ici encore, il est important de savoir identifier les objectifs donnés à l’étudiant. Nous avons proposé de réduire ce stage de 6 à 4 semaines, et cela a fait consensus. La conférence des doyens, le Collège des pharmaciens maîtres de stage, l’Ordre des pharmaciens sont d’accord. À la place, nous allons essayer d’allonger les stages d’application pour les rendre plus complets. En plus de l’analyse et du commentaire d’ordonnance, l’étudiant pourrait présenter à l’équipe officinale un résumé de la pathologie étudiée. Ainsi, il sera acteur de sa propre formation et de la formation continue de ses collaborateurs. Ce que l’on souhaite, c’est un stage de deux semaines minimum, pour qu’ils deviennent eux aussi plus professionnalisant… Un étudiant retient 20 % de ce qu’il entend, 70 % de ce qu’il fait et 90 % de ce qu’il met en pratique, et bien moins de la seule théorie !

Vous évoquez dans ce texte les stages d’orientation. À qui s’adressent-ils ?

J. C. : Comment savoir si on veut être pharmacien hospitalier ? Si l’on souhaite travailler en industrie ? Nous voulons susciter des déclics, ou conforter des projets professionnels. Ces stages pourront être réalisés au moment qui conviendra le mieux à l’étudiant.

Sur le papier, c’est formidable, les étudiants sont en demande d’un cursus plus professionnalisant. En pratique, c’est légèrement différent, et il n’est pas rare de voir des titulaires utiliser leur stagiaire comme une main d’œuvre ponctuelle… Comment imaginez-vous agir sur ce point ?

J. C. : On travaille sur ce sujet avec le CPCMS (Collège des pharmaciens conseillers et maîtres de stage), les doyens et l’Ordre. En effet, l’étudiant ne doit pas être une main-d’œuvre gratuite, et au CPCMS, il y a une volonté de durcir les agréments délivrés. Nous avons des tableaux de bord à créer, pour qu’à la fin de son stage de 6e année, chaque étudiant se voie confier les clés de l’officine ! Un stagiaire est un membre à part entière de l’équipe.

*La Fage, Fédération des associations générales étudiantes, est une association regroupant des fédérations de filière et territoriales.
**Loi LRU : La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (dite loi LRU ou loi Pécresse), initialement intitulée loi portant organisation de la nouvelle université et communément appelée loi d’autonomie des universités

Guillaume Icher (ancien vice-président en charge des tutorats et de la promotion des études de l’ANEPF, vice-président en charge de la Stratégie internationale de la Fage, et Brigitte Vennat, doyen de l’UFR de pharmacie de Clermont-Ferrand.

Propos recueillis par Tina Géréral

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