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Uwe Diegel et Carlos Jaime « Les pharmaciens sont les dépositaires de l’e-santé »

En attendant la présentation cet été du projet de loi numérique, deux pionniers de l’e-santé en France, Uwe Diegel, président d’iHealth, et Carlos Jaime, directeur de la division Health and Medical Equipment de Samsung France, décortiquent un marché riche en opportunités, celui de la pharmacie !

Pharma. L’e-santé en France ne manque-t-elle pas d’une incitation politique forte ?

Carlos Jaime. La loi numérique tend à prouver le contraire. Il y a une réelle volonté politique de faire de l’e-santé une alternative de choix dans le parcours de soins. L’hôpital demeure la porte d’entrée du parcours de soins digital du patient. Pour des raisons économiques évidentes – réduction des hospitalisations, meilleures orientation et prise en charge, maintien à domicile… –, les premiers dispositifs médicaux connectés sont nés à l’hôpital. Mais, contrairement à ce que certains peuvent penser, l’e-santé n’est pas l’apanage de l’hôpital. Ce parcours digital a vocation à se développer en ambulatoire. Encore irréalisable il y a quelques années, l’e-santé permet de décloisonner l’hospitalier et l’ambulatoire. Elle crée un rapprochement naturel et va fédérer les professionnels de santé autour du patient.

On a l’impression que les pharmaciens sont un peu les oubliés de cette révolution digitale…

C. J. Les pharmaciens ont pris du retard car ils n’avaient pas l’offre adéquate. Le réseau officinal français est spécifique. Il était nécessaire de construire une offre d’e-santé qui tienne compte de ses particularités. Mais je n’ai pas d’inquiétude, ce retard va vite être comblé. Ne seraitce que parce que le pharmacien bénéficie d’une aura exceptionnelle. C’est le professionnel de santé le plus proche de ses patients et le plus disponible. Il joue un rôle social fondamental en dispensant gracieusement – pour l’instant – des conseils thérapeutiques. À ce titre, il est investi d’une mission pédagogique pour tout ce qui concerne le bon usage des médicaments. Cette pédagogie doit s’appliquer aux dispositifs médicaux connectés. Le pharmacien doit être en mesure d’expliquer le fonctionnement de ces outils, leur valeur ajoutée, de sensibiliser les clients à leur bon usage, de les rassurer sur l’utilisation de leurs données de santé. Les opportunités commerciales du réseau officinal sont colossales ! Si l’hôpital a servi de laboratoire à l’e-santé, la pharmacie va permettre sa généralisation. Le pharmacien sera la pierre angulaire du développement des objets connectés en ambulatoire.

Uwe Diegel. Si les pharmaciens ont été les premiers professionnels de santé à s’informatiser grâce à leur LGO, ils affichent un retard conséquent au niveau des dispositifs médicaux connectés. Il y a là un paradoxe que je ne parviens pas à expliquer. Le cursus universitaire n’intègre pas assez, à mon sens, l’usage des nouvelles technologies dans le domaine de la santé. Pour certains officinaux, cela reste de la science-fiction, alors que c’est la réalité. La révolution digitale ne pourra avoir lieu en pharmacie que s’il y a une prise de conscience de la nécessité d’intégrer ces outils, de faire évoluer les pratiques professionnelles.

Il ne s’agit donc que d’une question de formation ?

U. D. Le défaut de formation n’est que la partie visible de l’iceberg… Il y a des paramètres économiques à prendre en compte. Cela fait des décennies que le chiffre d’affaires des officines est tributaire du médicament remboursable. Conséquence directe de cette médicodépendance, les stratégies commerciales des pharmaciens reposent encore exclusivement sur le médicament. Le titulaire dispense, vit et pense médicament ! Or, les prix baissent, la marge s’érode… Il faut trouver de nouveaux relais de croissance. L’e-santé en est un. Je ne suis pas favorable aux remboursements des dispositifs médicaux connectés mais une chose est sûre, le jour où ils seront remboursés par l’Assurance maladie, les officinaux changeront leur fusil d’épaule… La pharmacie française se cherche un nouveau modèle économique mais la diversité des enseignes est telle qu’il est difficile de parvenir à un modèle commun. Lorsque je travaille avec Boots, en Angleterre, je m’adresse à un interlocuteur unique, à une seule centrale d’achats qui va proposer mes dispositifs médicaux au même tarif à toutes les officines du groupe. En France, il y a une disparité des prix qui rend impossible un déploiement massif. Enfin, il faut reconnaître notre part de responsabilité, nous les industriels. Après avoir longtemps privilégié la grande distribution pour les objets connectés bien-être, nous opérons un changement avec des canaux de distribution plus ciblés sur le médical, avec évidemment en ligne de mire le réseau officinal.

C. J.  La formation est une composante de ce retard. N’oublions pas qu’un professionnel de santé formé est un professionnel de santé impliqué ! L’e-santé est encore objet de fantasme pour de nombreux officinaux. Il y a donc une mission de vulgarisation, de démocratisation des usages à mener. Mais lorsque je pense formation, je pense surtout responsabilité des professionnels. On pense à tort qu’avec l’e-santé, les risques sanitaires voire les erreurs médicales ne sont pas les mêmes. C’est faux ! Un défaut de formation peut avoir le même impact, qu’il s’agisse d’un médicament ou d’un dispositif connecté. C’est pour cela que nous leur proposons toute une palette de formations, qui vont de la plate-forme e-learning au serious game, en passant par des simulateurs pour mieux appréhender nos outils. En tant qu’industriels, nous avons une obligation de formation de nos utilisateurs.

Verra-t-on un jour en France les médecins prescrire des objets connectés et les pharmaciens les dispenser ?

U. D. Pendant des années, il y a eu une réticence du corps médical à l’égard du digital. Les médecins préféraient utiliser un tensiomètre à mercure pourtant moins précis qu’un tensiomètre électronique. Même si toutes les barrières psychologiques n’ont pas encore été levées, les réticences sont moins vives aujourd’hui. J’ai envie de dire que la route de l’e-santé est longue… Malgré la loi HPST de 2009 et la convention pharmaceutique de 2012, le pharmacien français a encore du mal à proposer des services. Il répond à une demande exclusive (l’ordonnance) mais n’est pas assez force de proposition. Quand un patient anglais franchit le seuil d’une pharmacie Boots pour son Plavix, il est orienté vers un tensiomètre connecté. C’est un réflexe commercial. Il n’y a pas encore en France ces automatismes de conseil associé. iHeahlth n’a pas vocation à ce que les médecins prescrivent des dispositifs médicaux connectés mais nous sommes là pour qu’ils les préconisent…

Qui de l’Assurance maladie, des mutuelles ou acteurs privés prendra en charge le remboursement de ces dispositifs connectés, pour des patients chroniques par exemple ?

C. J. Demain, si le podomètre devient un dispositif médical validé parce que, dans la prise en charge de la pathologie, on exige du patient qu’il accomplisse 10 000 pas par jour, cela devient une unité médicale. Cela fait partie de sa thérapeutique. Tout dépend de là où on place le curseur. Dès qu’il s’agit de suivre le patient, de l’accompagner dans son traitement, on quitte la sphère du bien-être pour le médical.

U. D. En France, la mutuelle est plus un adversaire santé qu’un partenaire santé ! Ce n’est pas le cas dans les autres pays européens. En Allemagne, si vous êtes diabétique, la mutuelle vous apporte des solutions ciblées et économiquement intéressantes. En France, le retard est colossal. Il faut que les complémentaires santé soient davantage impliquées dans l’e-santé. Cela permettra notamment de répondre à la tension grandissante entre l’innovation thérapeutique et sa soutenabilité financière.

Le président de la Haute autorité de santé, Jean-Luc Harousseau, souhaite que les objets connectés fassent l’objet d’une évaluation médicale avant leur mise sur leur marché. L’idée serait de dupliquer le système des AMM aux objets connectés. Est-ce une bonne chose ?

C. J. Les dispositifs médicaux subissent déjà une batterie d’évaluations. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas mettre sur le marché un dispositif sans avoir un marquage CE IIa ou IIb. Les dispositifs médicaux font l’objet d’une législation extrêmement précise. Concernant les objets connectés bien-être, il faut trouver un cadre de régulation. On ne joue pas avec la vie des patients.

U. D. Tous nos produits sont soumis à des normes strictes. Nos tensiomètres, glucomètres et oxymètres de pouls sont des dispositifs médicaux de classe IIa avec le marquage CE. La validation clinique n’est pas une option mais bien une obligation.

Comment repérer les objets connectés utiles des autres ?

U. D. Il faut bien voir comment fonctionne la mise sur le marché de ces produits. Un jeune ingénieur a une idée, il la met sur Kickstarter, une plate-forme de crowfunding, il collecte des fonds et trois mois plus tard il peut commercialiser son produit. Des dizaines sortent chaque jour avec, pour la plupart, aucune utilité médicale. Aujourd’hui, il y a 117 trackers sur le marché. L’objet connecté de bien-être est tendance, il est de bon ton d’en avoir plusieurs, qu’importe le service santé rendu. Darty, Boulanger, la Fnac, Amazon… ont bien compris les opportunités qu’offrait ce marché. Les grands canaux de distribution militent pour un usage massif, démocratisant les usages. Mais cela reste du bien-être. Dès qu’il s’agit de dispositif médical connecté, le système est plus complexe et implique, à chaque étape de fabrication, des certifications cliniques. Les intervenants sont également différents. Pour le dispositif médical connecté, l’interlocuteur doit être un professionnel de santé.

C. J. À chacun son métier. Samsung est présent dans la santé depuis de nombreuses années. Nous venons de l’hôpital avec un métier historique de fournisseur de dispositifs médicaux. A contrario, on assiste ces dernières années à une explosion du nombre de start-up qui débarquent sur le marché de l’e-santé avec, pour la plupart, des concepts innovants mais sans connaissance du milieu médical et des réglementations. Notre mission est donc d’accompagner ces jeunes pousses dans les évaluations cliniques et la commercialisation de leur offre. Glucomètre, tensiomètre… l’idée est de créer un écosystème pour chaque usage. À titre d’exemple, nous soutenons iPipi, une application de suivi urinaire qui permet d’identifier les infections urinaires ou les calculs rénaux (voir Pharma n° 122, NDLR). Nous collaborons également avec la société Technosens qui a lancé e-lio, un système de télécommunication qui permet de relier les personnes âgées à leur famille. Nous avons aussi signé un partenariat avec Smarthing, qui fournit des maisons connectées.

On évoque beaucoup la question des données de santé. Comment garantir l’anonymat des patients ? Mais également la sécurité de l’hébergement et des échanges des données de santé à caractère personnel ?

C. J. Il n’y a pas de flou dans le secteur des dispositifs médicaux, il y a des règles. Les dispositifs sont réglementés, les données de santé anonymisées et cryptées sont hébergées dans des clouds sécurisés. Il y a en revanche un flou réglementaire sur les objets de bien-être car beaucoup d’entreprises venant du digital n’ont pas une culture médicale. Il faut que l’Europe légifère et qu’elle impose que toutes les données collectées par les objets de bien-être connectés soient hébergées sur des clouds sécurisés, au même titre que les données de santé. On n’est pas à l’abri d’un mauvais usage.

Arrêter de fumer, manger équilibré, faire du sport… beaucoup d’applications et d’objets connectés touchent d’abord au bien-être des usagers. N’avez-vous pas l’impression que le médical au sens curatif du terme demeure marginal ?

C. J. Aujourd’hui, en France, vous avez 12 millions de malades chroniques, ce qui représente 70 % des dépenses de santé. La chronicité des pathologies, mais également la réduction des hospitalisations et le développement de l’ambulatoire, obligent les professionnels de santé à faire évoluer leurs pratiques, à mettre en place des solutions innovantes pour suivre leurs patients chez eux ou dans les centre de soins. Le curatif n’est pas l’oublié de l’e-santé même s’il est vrai que les objets connectés bien-être bénéficient d’une meilleure visibilité sur le marché.

U. D. Comme je vous le disais, il y a 117 trackers d’activité sur le marché. La durée de vie d’un tracker, c’est six mois ! Les usagers se lassent très vite. L’utilité dans le temps est limitée. Quel est l’intérêt pour un industriel de sortir un nouveau tracker ? La cible aujourd’hui, c’est le patient chronique. Il se fiche des trackers, ce qui l’intéresse c’est vivre mieux, plus longtemps sans traitement lourd et contraignant. Nos dispositifs médicaux connectés doivent leur faciliter la vie. Notre cloud iHealth collecte les données de 2,9 millions d’utilisateurs, mais ce sont mes 12 000 patients diabétiques les plus assidus, ceux qui tiennent le plus à jour leur données. iHealth a réalisé plusieurs études sur l’observance. On s’est aperçu qu’il y avait eu une baisse de 38 % des hospitalisations. L’e-santé génère des économies pour le système de soins français.

Lorsque l’on évoque l’e-santé, on voit des objets aux lignes futuristes. L’objet connecté doit-il être forcément séduisant ?

U. D. Le design a son importance pour mieux appréhender l’objet, avoir une utilisation intuitive… Mais il ne fait pas tout ! Que veut le patient hypertendu de 80 ans ? Enfiler un brassard, cliquer sur un bouton et obtenir un résultat instantané. L’objet connecté doit être le plus simple possible. C’est pour cela que je considère le smartphone comme un frein. Seulement 5 % des personnes âgées de plus de 70 ans sont équipées d’un smartphone en France et vous voulez me faire croire qu’il contribue à améliorer l’observance chez les patients âgés polymédiqués ? Il faut des outils fonctionnels, intuitifs. C’est pourquoi iHealth va lancer prochainement une nouvelle génération d’outils connectés B to B.

C. J. Chez Samsung, on sait faire du beau, que ce soit avec nos téléphones, tablettes ou téléviseurs… mais dès que l’on opère dans la sphère médicale, il faut du fonctionnel. Ce n’est pas au patient de s’adapter à l’outil mais à l’outil de s’adapter au patient. Notre objectif est de créer des écosystèmes par besoin et de permettre aux clients d’avoir une solution technique performante, à faible coût et qui réponde aux réglementations en vigueur

Propos recueillis par Olivier Valcke

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