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Claude Le Pen et Stéphane Sclison « Des ruptures de tendance sont à prévoir sur le médicament »

Baisse du marché remboursable, relance des génériques, biosimilaires, automédication, objets connectés… Claude Le Pen, économiste de la santé, et Stéphane Sclison, directeur de la stratégie d’IMS Health, analysent les tendances du secteur pharmaceutique.

Pharma. Selon les résultats de l’étude Intelligence.360, le marché pharmaceutique a progressé de 9 % en 2014, porté par les pays émergents (Brésil, Chine ou Inde) et certains marchés matures (États-Unis, Royaume-Uni…). La France fait figure d’exception, avec un marché du médicament remboursable en baisse de 1,4 % en 2014. Pour quelles raisons ?

Claude Le Pen. On peut expliquer ce recul par une légère baisse des prescriptions et une forte chute des prix. La consommation de médicaments diminue régulièrement depuis une dizaine d’années en France, sous l’effet de la « maîtrise médicalisée » et des contrôles de l’Assurance maladie. Quant aux prix, ils sont révisés à la baisse en exécution des lois de financement de la Sécurité sociale pour des montants de l’ordre d’un milliard d’euros par an.

Le Solvadi n’a donc eu aucune conséquence sur le marché français en 2014 ?

C. L P. La baisse précédente n’affecte que le marché ville, qui représente environ 19 milliards d’euros en prix fabricant hors taxes. Les achats de médicaments par les hôpitaux ont augmenté de plus
de 10 % en 2014 alors qu’ils étaient stables ces dernières années. Cela est essentiellement dû au Sovaldi, qui bénéficie d’un statut particulier : il est acheté par les hôpitaux mais financé par l’enveloppe
ville de la Sécurité sociale car c’est un produit dit « rétrocédable », essentiellement délivré à des patients non hospitalisés. Je vous rappelle que le CA de Sovaldi a été plafonné par la loi à 450 millions d’euros en 2014 et à 700 millions en 2015.

Un nouveau plan de promotion des génériques vient d’être annoncé par Marisol Touraine. Leur relance suffira-t-elle à renouer avec la croissance ?

C. L P. C’est l’inverse : le plan annoncé vise au contraire à faire encore baisser la dépense de médicaments puisqu’il entend accroître la substitution des médicaments princeps par des génériques moins chers. L’idée est d’inciter les médecins
– et notamment les médecins hospitaliers
– à prescrire, dans chaque famille thérapeutique, un médicament pour lequel il existe un générique substituable.

Les biosimilaires ont-ils vocation à jouer le même rôle que les génériques ? Sont-ils de nouveaux relais de croissance ?

C. L P. Ces « génériques de produits de biotechs » sont appelés à se développer fortement. La plupart des médicaments de biotechs utilisés dans des pathologies comme le cancer, le diabète, la polyarthrite rhumatoïde, etc., vont être « biosimilarisés » d’ici 2018-2019. Mais, comme avec le générique, la croissance de ce marché fera décroître le marché global ! Les biosimilaires seront en effet
moins chers que les produits originaux et, même si la décote est moindre, on peut en attendre de substantielles économies.
Il faut rappeler qu’à l’inverse des produits chimiques traditionnels, les médicaments de biotechs sont des molécules très complexes qui ne sont pas facilement copiables. Les critères de mise sur le marché et les conditions d’utilisation sont donc plus restrictifs que pour les génériques.

Initiée en 2014, la fièvre des fusions-acquisitions se poursuit : Valeant sur Salix, Roche sur InterMune, Mylan et Abbott, Pfizer et Hospira… Après avoir été généraliste, la Big Pharma se repliet- elle sur des aires thérapeutiques ciblées, plus attractives ?

Stéphane Sclison. Ces dix dernières années, les ventes de produits de spécialité ont pris 10 % de plus du marché mondial. Pour les vingt plus gros
laboratoires, ce poids a augmenté de 15 points, pour être aujourd’hui de 33 %. La focalisation sur ces segments est donc très forte.
À quoi correspond ce retour énergique sur le marché des transactions ?

S. S. À plusieurs orientations stratégiques : commercialiser les innovations qui ont souvent pour origine de petites sociétés ou enrichir son « pipeline » (ex. : Roche-InterMune), atteindre une taille critique (ex. : Actavis-Allergan), étendre sa présence dans les pays émergents à forte croissance (ex. : Pfizer-Hisun, Chine, en 2012 ou Merck-Sun, Inde, en 2014).

Ces transactions vont-elles se poursuivre ?

S. S. On ne peut exclure la survenue de méga-fusions mais le développement d’alliances dans ces trois domaines est une tendance de fond.

Pour revenir à la France, le marché de l’automédication stagne. Comment relancer les ventes ?

C. L P. Cette stagnation est propre au médicament d’automédication. D’autres produits de santé disponibles sans ordonnance – par exemple, les compléments alimentaires – sont plutôt en croissance. Outre que nous avons une culture du médicament gratuit en France, il existe dans la plupart des cas une alternative remboursable sur prescription. Les patients en profitent. Ajoutons qu’il n’y a jamais eu de vraie politique de l’automédication. L’État a sans doute peur des inégalités d’accès. Pourtant, l’automédication ne coûte pas cher (moins de 50 € par Français et par an) et elle rend un vrai service en permettant un accès rapide et sûr à des médicaments symptomatiques. Une pleine reconnaissance de ce service rendu est une condition
de son développement.

Autre source d’économies, l’observance. Selon les données de l’IMS Health recueillies auprès de 170 000 patients chroniques, la France pourrait économiser 9 milliards d’euros si ces malades prenaient correctement les médicaments prescrits. Quelles sont les pistes pour améliorer l’observance ?

S. S. Elles sont liées à une meilleure adhésion du patient à son traitement. Une plus grande conscience des enjeux de sa pathologie peut être amenée par une meilleure information (éducation thérapeutique), par une meilleure formation des professionnels de santé, par l’apport de la technologie (applications ou dispositifs de suivi du traitement). À l’instar de la substitution, une incitation des professionnels pourrait être un facteur d’accélération ; je pense ici à des « objectifs d’observance ». L’accompagnement du patient par son entourage et des associations est également important et permettrait un soutien continu. Enfin, une mobilisation générale à travers une grande cause nationale décrétée sur le sujet pourrait stimuler la production de solutions concrètes. Ces pistes ne pourront être pleinement efficaces sans une évolution de la relation du patient avec les professionnels de santé vers une décision partagée sur sa prise en charge et son traitement.

Le coût de l’inobservance est-il propre à la France ?

S. S. Non. L’OMS avait d’ailleurs souligné, dans un rapport de 2003, ce défi au niveau mondial. C’est également une opportunité d’efficacité des soins que l’OMS avait placée au-dessus des innovations thérapeutiques. Le patient, ses croyances, son vécu de sa pathologie, sa relation avec les professionnels de santé, le soutien de son entourage, la praticité et la sécurité des produits sont quelques-uns des facteurs qui impactent l’observance et que l’on retrouve dans tous les pays.

Quel va être l’apport des objets connectés dans notre système de soins ?

S. S. Cela va être une modification radicale pour tous les acteurs de santé, avec la possibilité d’ajuster le traitement en fonction d’informations transmises ou partagées par le patient, la saisie directe
des effets indésirables, une meilleure observance. Le patient sera plus autonome par le suivi de son comportement et de son activité, le suivi de son traitement. Néanmoins, une large adoption est nécessaire pour que ces évolutions se réalisent, dont notamment la compatibilité des dispositifs et l’assurance de la confidentialité des données collectées.

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