Alors que le groupement coopératif Wellpharma expérimente la vaccination du voyageur dans 40 de ses pharmacies, les syndicats de la profession se mobilisent pour faire entrer cette nouvelle mission dans le droit commun.

C’est une incohérence fréquemment rapportée par les représentants de la profession : le fait que le pharmacien puisse vacciner contre l’hépatite A un patient atteint de mucoviscidose ou d’une maladie hépatique – conformément au calendrier vaccinal – mais ne soit pas autorisé à administrer ce même vaccin dans le cadre d’un départ à l’étranger. « Les vaccinations du voyageur figurent dans un calendrier spécifique (recommandations sanitaires aux voyageurs), différent du calendrier vaccinal. Les pharmaciens ne peuvent donc ni prescrire, ni administrer ces vaccins », rappelait encore l’Ordre des pharmaciens début 2026. Espérée depuis plusieurs années par les syndicats, l’évolution des compétences vaccinales du pharmacien reste pour l’instant bloquée sur le tarmac (cf infra).
Plusieurs expérimentations d’exercice coordonné
Qu’à cela ne tienne ! Plusieurs protocoles locaux de coopération entre médecins et pharmaciens ont vu le jour pour permettre au pharmacien d’officine de prendre en charge les voyageurs. À Narbonne (Aude), dès 2024, dans une officine intégrée à une maison de santé pluriprofessionnelle (MSP), puis dans l’Ain l’année suivante, avec l’appui de la Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) du Pays de Gex, qui a repris le protocole narbonnais et l’a décliné dans plusieurs officines du territoire.
Des initiatives qui ont inspiré Guillaume Paquin, président de Wellpharma et titulaire en Haute-Savoie, très intéressé d’instaurer cette mission dans son officine mais surtout de la protocoliser. Fin 2024, avec le soutien institutionnel du laboratoire Valneva, le groupement de La Coopérative Welcoop lance la phase pilote d’un parcours de prévention du voyageur, incluant notamment vaccination* et délivrance d’antipaludéens, dans 12 pharmacies. « L’objectif était de dupliquer ce modèle non plus au niveau d’un territoire mais à l’échelle nationale afin de donner toutes les clés aux pharmaciens qui ne pourraient pas mettre en place un tel protocole seuls », confie Céline Mazelin, responsable de la formation chez Wellpharma.
Avec deux prérequis pour les pharmaciens : être membre d’une CPTS ou d’une MSP – l’initiative Wellpharma s’appuie sur un protocole de délégation de compétences entre médecins et pharmaciens – et suivre une formation de 7 heures en ligne. Au sein du groupement, l’idée fait mouche et fédère désormais 40 adhérents. « Cela répond à un enjeu de santé publique – tous les patients n’ont pas un centre de vaccination près de chez eux –, et cela confirme le rôle central du pharmacien dans l’accès aux soins », se félicite Céline Mazelin.
Un accompagnement global
« Nos patients voyagent de plus en plus, et beaucoup ignorent qu’il faut parfois se vacciner avant de partir, où s’en aperçoivent à quelques jours de leur départ, explique Béatrice Delaquerrière, titulaire dans la Nièvre et membre du groupe pilote. Pour moi, c’était important de leur apporter une réponse rapide, l’officine étant LE lieu de santé de proximité ».
Le dispositif s’articule autour de deux rendez-vous : un premier consacré à l’identification des risques sanitaires, un bilan des vaccins et des traitements, puis un second consacré à l’administration des vaccins requis, prescription d’une chimioprophylaxie antipaludique et constitution d’une trousse de voyage adaptée. Le groupement met aussi à disposition des patients un livret qui rassemble les principaux conseils pour leur séjour (vaccination, hygiène alimentaire, prévention solaire…).
« Les patients sont ravis de ce service, du temps que l’on consacre à leur voyage. Cela donne lieu à de belles histoires. J’ai même des couples qui sont repassés pour nous montrer des photos de leur séjour, confie Béatrice Delaquerrière. Pour eux, c’est très positif ; pour nous, cela illustre parfaitement l’évolution de notre profession, au plus proche des patients ». ■
*Sauf vaccin contre la fièvre jaune. La vaccination des femmes enceintes et patients immunodéprimés est également exclue.
“ L’objectif n’est pas d’évincer les centres de vaccination internationale ”
En coulisses, l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO) se mobilise pour faire entrer la vaccination du voyageur dans le droit commun. Laura Cerminara, pharmacienne responsable de l’exercice professionnel à l’USPO, revient sur les dernières avancées.
Revue Pharma : Où en sont aujourd’hui les réflexions et les discussions avec le ministère de la Santé pour étendre la compétence des pharmaciens à la vaccination du voyageur ?
Laura Cerminara : En limitant les compétences du pharmacien au seul calendrier vaccinal, le cadre réglementaire actuel crée un imbroglio autour de certains vaccins qui s’appliquent aussi au voyageur. Pour débloquer la situation, l’USPO a rassemblé un large consortium interprofessionnel, notamment la Société de médecine des voyages (SMV), des infectiologues de CHU, des syndicats d’infirmiers et d’autres professionnels de santé, la FCPTS ou encore les fédérations d’étudiants.
Ensemble, nous préparons une saisine officielle des autorités pour obtenir l’extension des compétences vaccinales des infirmiers, sages-femmes et pharmaciens dans le champ du voyage. Nous finalisons actuellement la collecte des signatures de l’ensemble des parties prenantes, pour une transmission au ministère de la Santé dans les prochains mois.
Comment cette initiative a-t-elle été perçue par les autres professionnels de santé ?
Plutôt de manière favorable ! La SMV a notamment compris que l’objectif n’est pas d’évincer les centres de vaccination internationale (CVI) mais d’améliorer la couverture vaccinale tout en leur réservant les situations plus complexes. Aujourd’hui, l’offre ne correspond plus à la demande : les CVI sont concentrés dans les grandes métropoles et la majorité dans la région parisienne, alors que les flux de voyageurs augmentent. Résultat : beaucoup de personnes ne se vaccinent pas et la couverture vaccinale plafonnerait autour des 10 %. Il est donc primordial de renforcer les capacités collectives et interprofessionnelles pour permettre un accès plus simple à cette prévention sur l’ensemble du territoire, en métropole comme en outre-mer.
Tous les vaccins seront-ils concernés ?
Non, pas dans un premier temps. Le périmètre exact devra s’appuyer sur les recommandations de la SMV. Un cadrage clair distinguant les situations qui relèvent du premier recours et celles plus complexes qui nécessitent une orientation vers un médecin, une structure spécialisée ou un CVI devra également être établi.
Une formation des pharmaciens est-elle envisagée ?
Oui, il faudra accompagner le développement des compétences opérationnelles des professionnels de proximité face aux maladies infectieuses émergentes. Une formation devra donc être prévue, couplée au déploiement d’un outil numérique d’aide à la décision vaccinale afin de tracer les actes et d’assurer la meilleure coordination possible entre professionnels de santé.
On parle souvent de « vaccination du voyageur », mais le besoin du patient est plus global. Les réflexions du groupe de travail devront-elles voir plus loin ?
En effet, nous pensons que la vaccination ne peut pas se faire sans un accompagnement global, voire un véritable entretien voyageur. Un bon nombre de nos adhére
nts y sont favorables. La suite dépendra des objectifs de l’éventuel groupe de travail ministériel et des opportunités ouvertes à la profession. Mais nous sommes très ouverts à l’idée de dépasser la seule vaccination pour englober un suivi plus large avec, par exemple, la délivrance de la chimioprophylaxie contre le paludisme ou de la valorisation de l’aide apportée pour la constitution d’une trousse de voyage, que beaucoup de confrères font déjà.

