Présenté comme un relais de croissance porté par le 100 % santé, le corner optique en pharmacie a séduit des dizaines de titulaires. Néanmoins, derrière les promesses de rentabilité et d’accompagnement clé en main, plusieurs officinaux dénoncent des pertes financières lourdes… et des procédures judiciaires en cours.
Optique à l’officine : un service strictement encadré
Installer un corner optique à l’officine est autorisé… mais sous conditions strictes. L’activité doit être réalisée par un opticien-lunetier diplômé, salarié de l’officine, si le pharmacien ne possède pas lui-même un Brevet professionnel ou Brevet de technicien supérieur (BTS) d’opticien-lunetier.
Mais c’est surtout sur les partenariats que la vigilance s’impose. L’Ordre national des pharmaciens alerte : transformer l’officine en point de vente pour un acteur extérieur, ou se contenter d’un rôle d’intermédiaire, expose à un risque de non-conformité. En cause, l’atteinte possible à l’indépendance professionnelle, notamment si une gamme de produits est imposée.
Enfin, l’activité doit être exercée dans un espace dédié, conforme aux exigences de confidentialité et d’équipement. Et comme en optique classique, la remise d’un devis reste obligatoire.
Diversifier l’activité officinale avec un corner d’optique ? L’idée a de quoi séduire et semble faire sens puisque, jusqu’au début du siècle dernier, les lunettes étaient vendues en pharmacie. Porté par la réforme du 100 % santé, ce nouveau service promet d’élargir l’offre de soins, tout en générant du chiffre d’affaires, en particulier dans les déserts médicaux où les porteurs de lunettes sont confrontés à de longs mois d’attente pour un simple renouvellement.
Plusieurs dizaines de pharmaciens ont donc franchi le pas ces dernières années, accompagnés par des sociétés présentant, chacune, des solutions clés en main différentes. L’une des premières, Pharmavue, créée par Alexis Coiffet avant la pandémie de Covid, proposait un corner mobile, avant que d’autres start-ups, dont Zeroptical, conçoivent des corners permanents en officine. Mais pour nombre de titulaires que nous avons interrogés, l’expérience avec cette dernière a tourné court, et se poursuit devant les tribunaux.
À ses débuts, Zeroptical affiche de fortes ambitions. En 2023, son fondateur, Marc Lemaire, évoque un déploiement rapide en officine et prévoit une implantation dans 1 000 pharmacies à horizon 2028. L’entreprise cible, alors, les structures de plus de 100 m², réalisant plus de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires et enregistrant plus de 200 passages par jour. Sa prospection démarre d’abord dans le Sud de la France, avant d’atteindre la capitale et le reste de la métropole.
Un modèle attractif sur le papier
Le concept de la start-up est simple : fournir le matériel et le stock (600 paires de lunettes), et s’occuper du recrutement d’un opticien salarié de l’officine (lire encadré) pour faire fonctionner le corner. L’investissement annoncé est d’environ 40 000 euros, auxquels s’ajoutent 5 000 euros de charges mensuelles. En contrepartie, Zeroptical promet un chiffre d’affaires mensuel de 10 000 à 15 000 euros, avec une marge brute de 70 %.
« Une proposition qui paraissait sérieuse, et alléchante », témoigne une pharmacienne d’Île-de-France ayant souhaité rester anonyme. Cette dernière a rencontré Zeroptical pour la première fois, en 2023, lors d’un séminaire du groupement. « On me garantissait un chiffre d’affaires annuel de 65 000 euros pendant quatre ans. Si je ne l’atteignais pas, la différence devait m’être versée, alors je me suis lancée. »
Néanmoins, sur le terrain, la réalité s’avère bien plus complexe, et de nombreux témoignages pointent des engagements non respectés. La pharmacienne francilienne évoque ainsi près d’un an d’attente avant le recrutement d’un opticien, malgré les engagements contractuels. « Pendant ce temps, je payais le leasing mensuel de 1 200 euros, que je paie encore aujourd’hui… » Des difficultés de ressources humaines partagées par l’intégralité des pharmaciens que nous avons contactés. « J’ai attendu que Zeroptical trouve un opticien, j’ai essayé de recruter moi-même, en vain. J’ai fini par arrêter l’optique au bout d’un an, tout en restant engagé sur un leasing pour encore deux ans », abonde un pharmacien de Haute-Savoie.
« Nous avions une trentaine de patients par mois, très contents du service par ailleurs, mais il en aurait fallu le double pour que je sois à l’équilibre. »
Amandine Crouzillac, titulaire à Sète
Un corner qui peine à être rentable
Autre motif d’arrêt du projet : l’équation économique difficile à tenir. À Sète, Amandine Crouzillac, titulaire de la pharmacie du Triolet, a rapidement constaté que le corner n’était pas rentable, ni même à l’équilibre. « Nous avions une trentaine de patients par mois, très contents du service par ailleurs, mais il en aurait fallu le double pour que je sois à l’équilibre. » Après un an et demi d’activité, elle décide d’arrêter, en décembre 2025.
Mais cette sortie de contrat est difficile, voire impossible. « J’ai écrit de nombreux courriers recommandés, appelé la société, mais personne ne me répond », raconte Amandine Crouzillac qui stocke encore tout le matériel, les 600 paires de lunettes, le mobilier et paie chaque mois son leasing. « Un équipement optique, par ailleurs, de médiocre qualité. La meuleuse s’est cassée au moins 3 fois en 6 mois, et on voyait bien qu’elle n’était pas neuve », signale une opticienne préférant rester anonyme.
D’autres ont pu négocier leur sortie avec Zeroptical, ou ont cru réussir à obtenir un geste de leur part. « Lorsque j’ai décidé d’arrêter, j’ai estimé à environ 60 000 euros les sommes dues au titre de la garantie de chiffre d’affaires », explique une pharmacienne installée en banlieue parisienne. Un accord amiable est alors signé, prévoyant un versement partiel et la reprise du matériel. « Ils n’ont fait ni l’un ni l’autre. »
À Choisy-le-Roi, le pharmacien Amine Chabi décrit une situation similaire : « J’ai acheté le matériel pour 45 000 euros. Zeroptical s’était engagé à en racheter une partie pour 15 000 euros lorsque je leur ai notifié mon souhait d’arrêter courant 2024. Le matériel a été récupéré le lendemain de la signature de notre arrangement, mais l’argent ne m’a jamais été versé ».
Silence radio et liquidation
Après de multiples sollicitations, plusieurs pharmaciens excédés, dont Amine Chabi, ont décidé de porter plainte et d’entamer des procédures pour faire appliquer les contrats. « Un huissier a tenté de saisir les comptes, en vain. Mais je n’abandonne pas, d’autres procédures sont en cours », explique le titulaire de Choisy-le-Roi. Pour les pharmaciens concernés, l’enjeu est double : obtenir réparation et, surtout, sortir de contrats encore en cours. « Si la responsabilité de la société est reconnue, les contrats pourraient être annulés, y compris les leasings », espère un pharmacien.
Des procédures qui ne brisent pas le silence de la société et de ses représentants. Depuis plusieurs mois, Zeroptical semble avoir disparu des radars. Ce silence tranche avec la communication ambitieuse pourtant affichée au printemps 2025. L’entreprise revendiquait alors une campagne nationale d’envergure : présence sur des chaînes comme BFM TV, CNEWS ou CANAL+, affichage massif dans la rue, campagnes digitales et relais presse avec comme effigie Adriana Karembeu et affichant la promesse « deux paires de lunettes à 0 € de reste à charge, partout en France, directement en pharmacie ».
Pourtant, quelques mois plus tard, la communication s’interrompt brutalement. Plus aucune publication sur les réseaux sociaux depuis l’été 2025, plus de prise de parole publique. Une disparition progressive qui a précédé la mise en liquidation judiciaire de la société prononcée le 9 janvier 2026.
Des modalités « assouplies » illégales
Parallèlement, plusieurs organisations professionnelles avaient, en amont, appelé à la vigilance. Des syndicats comme l’USPO et la FSPF ont relayé auprès de leurs adhérents des interrogations sur certains montages proposés, notamment lorsque l’activité était envisagée sans opticien diplômé, en contradiction avec le cadre réglementaire. D’autres signalements concernaient des partenariats pouvant fragiliser l’indépendance de l’officine.
Aucune des alertes diffusées par les syndicats ne nomme directement Zeroptical. Néanmoins, des pharmaciens nous ont confirmé que des contrats aux modalités « assouplies » leur avaient été proposés comme une opticienne rémunérée directement par la société et non plus salariée de l’officine, une organisation centralisée de l’activité, ou encore des promesses de rentabilité revues. Des propositions qui, pour plusieurs interlocuteurs, ont renforcé leurs doutes plutôt que de les rassurer. Contactés à plusieurs reprises par emails et téléphone, la société et ses représentants n’ont pas souhaité répondre à nos questions. ■


