En décembre dernier, le « Pharma Tour », organisé dans certaines officines pour promouvoir la marque Snam de l’influenceuse Maeva Ghennam, a provoqué une vague d’indignation dans la profession.

Allégations trompeuses et déontologie des pharmaciens : la voie de la discorde (photos Instagram).
Maeva Ghennam, Fidji Ruiz ou Milla Jasmine : quel est le point commun entre ces égéries de la téléréalité et l’officine ? Le « Pharma Tour ». Derrière cette opération marketing agressive visant à implanter les brumes Snam, se joue un arbitrage périlleux pour les pharmaciens. Entre promesse de rentabilité et respect de la déontologie, le titulaire peut-il déléguer son image à des influenceuses sans bagage scientifique ? Analyse d’une stratégie qui risque de vaporiser la crédibilité du conseil officinal.
Les faits du « Pharma Tour »
En décembre dernier, le « Pharma Tour » a transformé l’officine en plateau de téléréalité et déclenché quelques tensions déontologiques. En effet, en investissant les comptoirs en blouse blanche, escortées de gardes du corps, ces influenceuses ont réduit l’espace de soins à un simple lieu de merchandising. Leur discours purement transactionnel, incitant à « dévaliser les stocks », a provoqué des attroupements entravant parfois l’accès des patients.
Face à cette dérive incompatible avec les missions de santé publique, plusieurs pharmaciens ont saisi le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens, invoquant le Code de la Santé publique (CSP) qui interdit tout procédé publicitaire portant atteinte à la dignité de la profession. Parallèlement, des collectifs de santé ont dénoncé des allégations trompeuses : qualifier d’« hydratante » une brume saturée d’alcool relève de la désinformation scientifique.
Sous la menace d’actions pour « exercice illégal de la pharmacie » via un marketing abusif, la tournée a été stoppée brutalement mi-décembre 2025. L’arrêt a été officiellement justifié par des « raisons de santé ».
Galénique et allégations de la marque Snam
L’examen des compositions, des conseils d’utilisation et des revendications révèle certaines incohérences. Ainsi, bien que revendiquée « hydratante » et adaptée à « tous les types de peau », la brume « Best » affiche l’alcool en tête de sa liste INCI. Or, à une telle concentration, cet ingrédient altère le film hydrolipidique et peut provoquer une déshydratation sévère. Préconiser un usage quotidien et une vaporisation « généreuse » sur la peau constitue un contresens dermatologique qui expose l’utilisateur à un dessèchement et une irritation cutanée. Les peaux sensibles, sèches et allergiques devraient éviter ce type de formule. De surcroît, la présence d’huiles essentielles d’agrumes (bergamote, citron), riches en furocoumarines si elles ne sont pas traitées, expose les patients à des risques réels de taches pigmentaires et de photosensibilisation. Par ailleurs, l’absence de liste INCI sur le site de Snam Cosmetic de certaines références contrevient à l’article L.111-1 du Code de la consommation.
À l’opposé, la brume « Je suis Maeva Ghennam » se rapproche des standards de soins, sur le papier. Elle repose sur un trio fonctionnel cohérent : humectants (glycérol), émollients (huiles végétales) et agents filmogènes (beurre de karité). Grâce à une teneur en alcool réduite, cette formule respecte davantage la physiologie cutanée, malgré une charge allergisante persistante et une recommandation d’utilisation généreuse inadaptée.
Néanmoins, la pharmacienne Delphine Lemonnier, pharmacienne à Saint-Malo qui a déposé une plainte auprès de l’Ordre, nuance : « S’agissant d’une brume, le produit est davantage diffusé dans l’air que sur l’épiderme, ce qui limite les risques. L’application sur les vêtements présente également une dangerosité moindre ».
Pourquoi avoir accepté le « Pharma Tour » ?
Pour les titulaires ayant accepté de référencer cette gamme, la position est inconfortable. Ce choix de distribution repose sur un arbitrage purement pragmatique : face à l’érosion des marges et à l’explosion des charges, capter une clientèle jeune pour générer un flux commercial immédiat constitue une opportunité de rentabilité non négligeable. Ces pharmaciens adaptent l’offre aux nouveaux modes de consommation et à l’influence pour assurer la viabilité de leur officine.
Dès lors, si ces formules respectent la législation – quand bien même elles utilisent quelques ingrédients controversés déjà présents dans certaines marques historiques – pourquoi s’en priver ?
Un impact négatif sur toute la profession
La réponse réside dans la déontologie du pharmacien : l’intérêt mercantile entre ici en collision avec le devoir de conseil et la déontologie. En privilégiant le volume de ventes au détriment de la pertinence dermatologique, le pharmacien entache la légitimité de l’officine française dans le parcours de soins du citoyen.
De plus, les récentes condamnations de Maeva Ghennam à 150 000 € d’amende et un an de prison avec sursis – pour avoir vanté les pseudo-bénéfices de produits de beauté, de produits financiers et de paris sportifs – discréditent l’image et l’expertise de la pharmacie.
Aussi, pour une partie de l’officine, ce « Pharma Tour » bafoue l’éthique officinale. « Alors que nous luttons pour nos nouvelles missions cliniques et de dépistage, cette dérive discrédite notre rôle d’experts santé auprès du corps médical », alerte Delphine Lemonnier.
Avec plusieurs confrères, elle a donc signalé ces faits à l’Ordre national des pharmaciens. « L’enjeu n’est pas de sanctionner, mais de rappeler que le pharmacien reste le garant de la qualité des produits distribués en officine et que son rôle est essentiel dans le parcours de soins du patient. Ces mises en scène mercantiles brisent la confiance du grand public et brouillent notre pertinence auprès des autres professionnels de santé. » Lors de ses vœux fin janvier, la présidente de l’Ordre national des pharmaciens, Carine Wolf-Thal, a confirmé que l’examen des plaintes était en cours.
Alors que nous luttons pour nos nouvelles missions cliniques et de dépistage, cette dérive discrédite notre rôle d’expert santé auprès du corps médical. »
Delphine Lemonnier, pharmacienne à Saint-Malo
« Fast-cosmétique »
En ouvrant ses rayons à la « fast-cosmétique », l’officine peut potentiellement augmenter son panier moyen, mais risque de perdre son actif le plus précieux : la confiance de sa patientèle. Entre arbitrage complexe et test de résistance pour la pharmacie française, cette situation impose d’accompagner ou de recadrer le nouveau rôle de communicant du titulaire pour l’adapter à l’ère de l’influence et de la viralité de la désinformation.
En effet, le pharmacien ne peut être simultanément garant de la santé et relais de produits dont sa formation lui impose de dénoncer l’inefficacité, voire la nocivité. Un équilibre que seule la législation pourrait renforcer. ■



