“ La révolution de l’ARN messager n’en est qu’à son début ”

En l’espace de 2 ans, Moderna est passé de jeune start-up à laboratoire sous les projecteurs. À la tête de la filiale France & Benelux, Sandra Fournier nous parle des futurs vaccins et traitements du laboratoire spécialiste de l’ARN messager

Début 2020, on comptait 800 employés chez Moderna. Aujourd’hui, ils sont 2 500.

La Revue Pharma : Quel a été votre parcours ?

Sandra Fournier : Je suis pharmacienne, diplômée de la faculté Paris-Descartes. Après un MBA en management & marketing pharmaceutique, j’ai occupé différents postes : du laboratoire pharmaceutique familial allemand Boehringer Ingelheim, à la « big pharma » américaine Janssen, en passant par des start-up « from scratch » comme InterMune et Sarepta. J’ai travaillé pendant 11 ans sur le VIH, à une époque où il n’existait pas de traitement. Avec l’arrivée de la trithérapie, j’ai vu et compris ce que c’était d’apporter de l’espoir. Cela a eu beaucoup d’impact sur ma carrière. Aujourd’hui, l’ARNm est en train de révolutionner de nombreux domaines de la médecine et représente de nouvelles opportunités pour les patients.

 

Pourquoi Moderna ?

Pour apporter quelque chose aux patients. Très vite, j’ai été intéressée par Moderna, notamment pour ses travaux sur un vaccin contre le VIH, alors même que mes anciens collègues me disaient que je ne le connaîtrais pas. L’espérance générée par le vaccin me parle. 

 

Quelle est votre mission ?

Ma mission consiste à développer la filiale française. J’ai été la première employée de Moderna en France ; aujourd’hui, nous sommes 10 et bientôt, un peu plus. Nous avons obtenu notre statut d’exploitant début octobre. Nous pouvons donc opérer en tant qu’établissement pharmaceutique et exploiter des médicaments sous notre propre nom. Cela nous permet aussi d’assurer toutes les activités de vente en gros ou la cession à titre gratuit, l’information médicale, la pharmaco-vigilance, le suivi des lots, etc. La lutte contre la pandémie est évidemment ma priorité. Moderna assure une place toujours plus importante dans la campagne de rappel et, pour cela, nous sommes au plus proche des pouvoirs publics français. 

 

Moderna a annoncé développer un vaccin contre la grippe saisonnière. Qu’en est-il ?

Nous développons effectivement un vaccin quadrivalent contre la grippe saisonnière. Ce dernier présente des résultats positifs en phase 1. Nous sommes actuellement en phase 2 avec 500 patients pour confirmer les doses et nous préparons activement la phase 3. Nous en développons un autre pour le VRS (Virus Respiratoire Syncytial), qui est au même niveau. Notre objectif ? Obtenir un candidat vaccin qui combine Covid-19 et grippe ; puis, dans un second temps, grippe, Covid et VRS. Une seule injection, c’est un triple bénéfice : pour le patient, pour le soignant et pour la société du fait d’un coût moindre.

 

Notre objectif ? Obtenir un candidat vaccin qui combine Covid-19 et grippe, puis dans un second temps, grippe, Covid et VRS. ”

 

Face à l’apparition de nouveaux variants, quelle est la stratégie de Moderna ? 

Au début de la pandémie, Moderna était une entreprise de 800 personnes, principalement des chercheurs. Le lendemain de l’arrivée d’Omicron, nous avons présenté une stratégie en trois volets qui consiste à évaluer si la dose de 50 µg est suffisante. Et, en parallèle, nous évaluons l’efficacité de la dose de 100 µg. Le second pillier de notre stratégie contre Omicron est d’évaluer des candidats booster multivalents : l’un contenant la souche ancestrale plus Delta, un autre contenant Bêta et Delta. Nous allons les tester spécifiquement sur Omicron car il existe des mutations communes à Bêta, Delta et Omicron. Nous travaillons aussi sur un candidat vaccin spécifiquement pour Omicron.

 

La pandémie a montré l’importance d’être en capacité de proposer de nouvelles thérapeutiques rapidement. Est-il nécessaire de modifier la réglementation pour accélérer les processus de mise sur le marché ?

L’arrivée des vaccins s’est faite grâce à une autorisation conditionnelle de l’EMA. Ce procédé était déjà utilisé en cancérologie ou pour des traitements ciblant des maladies rares ou sans thérapeutique. Les vaccins contre le Covid-19 ont été évalués comme tout autre médicament.

 

 

L’ARN messager ouvre la voie pour de nombreux autres vaccins…

Trente-sept candidats vaccins sont à l’étude sur notre plateforme à ARN messager. Parmi les plus avancés, la plupart concerne des maladies respiratoires, comme le VRS et la grippe, ainsi que des boosters. Les maladies respiratoires vont devenir notre priorité, à court terme. Nous travaillons sur le développement d’un vaccin contre le cytomégalovirus, virus particulièrement dangereux chez la femme enceinte puisqu’il peut causer des malformations congénitales.
Or, c’est un domaine thérapeutique non couvert. D’autres vaccins sont étudiés : contre le VIH, le virus Nipah, le métapneumovirus humain, etc.
 

 

Moderna va-t-elle utiliser l’ARNm dans d’autres domaines que la vaccination ? 

Nous sommes encore aux débuts de nos recherches, qui vont vers des thérapies ciblées en cancérologie. Nous travaillons aussi sur des maladies cardiovasculaires et sur des maladies rares. La révolution de l’ARN messager ne fait que commencer ! Progressivement, nous aurons de plus en plus d’usages thérapeutiques. 

 

La nécessité d’une dose de rappel n’a-t-elle pas été une surprise vis-à-vis de l’action des vaccins à ARNm ?

Beaucoup de vaccins nécessitent une dose de rappel. De plus, les mutations du virus sont à prendre en compte. La prouesse de l’ARNm est d’avoir pu s’adapter rapidement ! Je salue le travail des chercheurs qui nous a permis d’assurer la protection de la population française. 

 

42 jours entre le séquençage du virus et le premier lot de candidat vaccin de Moderna contre le SARS-CoV-2 disponible en essai clinique.

 

Aujourd’hui, les pharmaciens vaccinent à tour de bras. Que pensez-vous de leur rôle face à la pandémie ?

Je suis très fière de l’importance du rôle que les pharmaciens ont face à la pandémie. Pour moi, ils ont toujours occupé une fonction fondamentale vis-à-vis de la santé publique, dans l’accompagnemnet et le partage d’informations. Tant de fake news ont été propagées sur l’ARN messager… Rappelons que ce dernier ne modifie pas le génome et que cela ne rentre pas dans le noyau des cellules. Et, l’intégralité des composants du vaccin sont détruits par l’organisme en moins de 48 heures. Le message que je veux faire passer aux pharmaciens, c’est : « Merci ! », d’autant plus quand je vois le temps et l’énergie qu’ils donnent au quotidien. Je me suis fait vacciner chez mon pharmacien ; un vaccin antigrippe dans un bras, mon booster Moderna dans l’autre. Que cela soit si simple et pratique est remarquable !  

 

Avec toutes les données récupérées, avez-vous des chiffres rassurants pour nourrir le discours des pharmaciens ?

Je comprends que, début 2021, il y ait eu des questions. Aujourd’hui, 90 % de la population éligible est vaccinée, dont 90 % avec des vaccins ARNm, comme près de 2 milliards de personnes dans le monde. Les chiffres parlent d’eux-mêmes ! Les données d’efficacité et de vie réelle sont pléthoriques et très positives, sur les hospitalisations comme sur la mortalité. Le Covid-19 peut provoquer de nombreuses complications, parfois sévères. Parmi celles-ci, il y a des myocardites, possiblement graves. Ces effets secondaires ont aussi été retrouvés dans les vaccins à ARNm, avec une incidence plus élevée chez les hommes jeunes entre 18 et 29 ans. Dans le cadre des vaccins, cela est extrêmement léger ! Le terme fait peur mais, en réalité, il s’agit de fatigue et d’un sentiment d’oppression qui disparaît après une semaine de repos. Ces effets secondaires légers se résorbent d’eux-mêmes.

La vaccination est un des plus grands progrès scientifiques avec la découverte des antibiotiques. L’ARN messager est la prochaine grande révolution. 

 

Moderna compte-t-elle s’investir davantage en Europe ?

Aujourd’hui, nous produisons en Europe. Début 2020, nous avons été parmis les premiers à proposer un candidat vaccin comme solution à la pandémie ; puis, nous avons conduit de rigoureux essais cliniques soumis à l’AEM pour obtenir l’AMM. Nous avons aussi investi massivement pour une usine de production aux États-Unis. En Europe, notre ARNm est produit en Suisse, à Londza ; puis, les vaccins sont préparés en Espagne par Rovi et, en France, par Recipharm pour l’enflaconnage et la conception du produit fini.  

Il y a 2 ans, Moderna n’était qu’une start-up prometteuse ! Nous avons su nous adapter rapidement face aux enjeux de la pandémie. En 2021, nous avons produit près de 850 millions de doses et espérons en produire de 1,5 à 2,5 milliards en 2022. Demain, sont prévues une usine au Canada, une autre en Australie, et bien sûr, une en Europe. Nous discutons avec plusieurs pays européens, dont la France. Nous allons investir un demi-milliard de dollars pour construire une usine en Afrique afin de produire 500 millions de doses par an, pour ce continent. Toutes les usines Moderna fonctionnent de la même manière et avec les mêmes exigences. •